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Interview
L'anti-américanisme
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Vous travaillez à l’iFRAP (l’Institut Français pour la Recherche sur les Administrations Publiques), vous êtes le rédacteur en chef de la revue de l’institut, Société Civile. Vous êtes également l’auteur de Cet Etat qui tue la France. Vous êtes d’origine roumaine. Pouvez-vous nous décrire brièvement votre parcours et nous présenter l’iFRAP ? Je suis arrivé en France en 90. J'ai fait mes études supérieures ici, à Sciences Po. Ensuite, DEA d'Histoire, et j'ai travaillé dans plusieurs entreprises privées. J'ai fait toutes sortes de boulots, c'est très utile (rires), je ne regrette pas. Depuis 1998, je travaille à l'iFRAP avec Bernard Zimmern, avec qui j'ai fondé Société Civile en 1999. En 2002 on a arrêté les dossiers de l'iFRAP qui étaient la publication principale de l'iFRAP depuis 20 ans et on n'a gardé que Société Civile, qui est un mensuel et qui fait des enquêtes sur les administrations et les politiques publiques. L'iFRAP est un think tank au sens américain du terme, c'est un organisme privé indépendant qui vit des dons ou des abonnements, en l'occurrence les abonnements pour notre mensuel. On fait des campagnes de récoltes de dons à l'américaine, des pétitions et du mailing - on envoie environ 300.000-400.000 lettres par an, aux individus pour qu'ils s'abonnent ou donnent de l'argent. On refuse bien sûr toute subvention publique. Nous sommes une petite équipe d'une dizaine de personnes, des jeunes diplômés de Sciences Po, de droit et d'histoire mais aussi beaucoup de bénévoles comme la plupart des associations et think tanks anglo-américains. A ma connaissance il n'y a pas beaucoup de think tanks dans le sens américain du terme, c'est-à-dire qui vivent des dons privés et qui font ce genre de campagne auprès de la population. A ma connaissance, il y a l'iFRAP, il y a aussi des associations : Contribuables Associés, Sauvegarde Retraites, SOS Education qui font du très bon travail et qui font effectivement des campagnes et du lobbying. Mais un think tank qui publie des études faites par ses employés, je n'en connais pas beaucoup et qui vit seulement des dons et de l'argent des individus. L'une des caractéristiques principales d'un think tank c'est qu'il doit avoir des employés et du personnel à temps plein, des think tanks comme la Heritage Foundation qui est un institut où tout le monde peut donner, avec de gros budgets de 25 ou 30 millions de dollars, ce sont des employés à temps plein. Je considère qu'un think tank ne doit pas sous-traiter, sinon, il ne peut pas contrôler. Le think tank est un concurrent de l'Etat et des administrations.
Dans Cet Etat qui tue la France, vous dénoncez la dérive étatique qui étrangle la France. L’un des pays qui sert de comparaison est les Etats-Unis. Vous pensez qu’on aurait beaucoup à gagner en s’inspirant d’eux dans ce domaine ? Lorsque j'ai conçu ce livre, je me suis rendu compte qu'on avait tendance en France, dans les médias mais aussi chez les politiques et beaucoup de spécialistes, à accuser les pays étrangers, la mondialisation, la Chine, et surtout les Etats-Unis des maux de la France, tout ce qui se passe mal en France ce n'est surtout pas la faute d'une mauvaise politique économique ou de l'Etat ou nos propres politiques mais c'est la faute des Américains. A partir de là, j'ai essayé de démontrer dans ce livre que l'origine de nos déboires est à trouver à l'intérieur de notre pays et c'est la faute de nos administrations, des dépenses publiques, du gaspillage. A partir de là j'ai construit ce livre, et aussi en comparant notre pays avec des pays étrangers. Et j'ai remarqué que les Etats-Unis s'étaient effectivement débarrassé d’une grande partie de l’Etat à partir des années Reagan, c’est-à-dire des années 80, et ont misé beaucoup sur la société civile. J'ai compris aussi qu’aux Etats-Unis, les politiques, et pas seulement les politiques conservateurs, donnaient beaucoup plus d'importance à l'individu, et à l'entreprise que la France. Donc l'individu, l'entreprise, la société civile jouent un rôle essentiel dans le sort des Etats-Unis aujourd’hui.
Malheureusement, nos élites les utilisent plus souvent comme contre modèle ou épouvantail. Vous parlez de l’anti-américanisme comme d’une désinformation étatique (p.229). Les contribuables financent donc d’une certaine façon cet anti-américanisme… Oui effectivement. C'est vrai que l'anti-américanisme est très répandu en France. Ce n'est pas le sujet principal de mon livre. Il y a d'autres livres de très grande qualité, dont le livre de Jean-François Revel,
L’Obsession anti-américaine, mais c'est un leitmotiv en France, des médias et de nos politiques, de gauche et de droite. Une des caractéristiques de l’anti-américanisme en France est qu’il est autant d'extrême gauche que d'extrême droite, de centre, de gauche ou de droite. Cet anti-américanisme est paradoxal, il trouve ses sources dans une désinformation ambiante quasi présente dans tous les médias français. Paradoxal pour la simple raison que l'information sur les Etats-Unis est disponible, on peut la trouver très facilement sur Internet, dans les bibliothèques, dans les centres de recherches. Un exemple concret : l'ouragan Katrina l'année passée. J'ai vu beaucoup de spécialistes des Etats-Unis sur les plateaux de TV accuser l'administration Bush d'avoir baissé les aides publiques à la Louisiane. J'ai vérifié, ça m'a pris 5 minutes sans exagérer. Depuis l'arrivée de Bush en 2000, jusqu'en 2005 les aides de l'état fédéral à l'état de Louisiane, non seulement n'ont pas baissé, mais ont augmenté, de plusieurs millions de dollars. C'est un exemple de désinformation alors que l'information est disponible. Tout ce que vous voulez savoir sur les Etats-Unis est disponible dans le
Greenbook, qui est un livre de données statistiques sur les Etats-Unis. On peut le commander sur Internet et vérifier toutes les informations statistiques.
Pensez-vous qu’il s’agisse d’une inconscience totale des conséquences par lâcheté et besoin d’un bouc émissaire, ou d’une réelle volonté de nuire ? Je pense qu'il s'agit des deux. Un bouc émissaire parce que comme je le disais, si quelque chose va mal, on ne va pas le reconnaître et dire qu'on a fait une mauvaise politique économique, de l'emploi ou de l’éducation nationale, c'est la faute de l'extérieur, comme des Etats-Unis ou de la Chine. C'est un bouc émissaire c'est évident.
L'anti-américanisme est-il aussi répandu en Europe ? Il existe un anti-américanisme dans les autres pays mais pas comme en France. Je connais d'abord les pays de l'est puisque que je suis d'origine roumaine. J'y suis allé il y a quelques semaines. Ca n'a rien à voir bien sûr. En tout cas pour ce qui est de l'Irak et la lutte contre le terrorisme, c'est clair. Là-bas vous avez le camp du bien et le camp du mal. Il n'y a pas d'affirmation du genre "ils l'ont bien mérité" ou des bêtises de ce genre. Là c'est évident. D'ailleurs la Roumanie a des troupes en Afghanistan et en Irak. Il y a toujours cette jalousie c'est normal : ils sont riches, ils sont puissants. Mais tout le monde rêve de l'Amérique. Même dans les pays arabes, on rêve de l'Amérique. Il ne faut pas croire. Moi je crois en l'individu, en la société civile. Le sondage qui a été fait en Irak à la fin de la guerre en 2003 montrait que plus de 80% des Irakiens étaient pour la guerre. Malheureusement il y a des groupes de terroristes et des nostalgiques de l'ancien régime totalitaire qui font régner la terreur dans certaines régions de ce pays.
Certains médias aux Etats-Unis sont aussi anti-américains. Mais ils ont en face d'eux d'autres médias qui donnent une autre information. En France, on a un peu l'impression que les médias se sont donné le mot et sont de concert anti-américains… Il n'y a pas de médias pro-américains [en France, ndlr]. Il ne faut pas oublier que nous sommes le seul pays à avoir publié une revue consacrée uniquement à l'anti-américanisme,
Empire.
Justement, en Union Soviétique, on empêchait les gens de sortir en leur disant que l'Occident était pourri. Aujourd'hui on nous dit que les Etats-Unis sont pourris, mais ça n'empêche pas des milliers d'immigrants dans le monde de faire le choix d'aller aux Etats-Unis tous les ans… Bien sûr, faites une enquête en Irak ou en Iran et demandez-leur, est-ce que vous partiriez aux Etats-Unis si vous aviez la possibilité de partir demain matin. Je pense que 99% des personnes diraient oui, il ne faut pas se voiler la face. C'est une évidence. Les Français aussi. Je pense qu'il y a quand même plus d'honnêteté intellectuelle chez le Français moyen malgré le bombardement médiatique anti-américain sur toutes les chaînes TV.
Pour résumer l'anti-américanisme, je souhaiterais faire référence à deux articles. Le premier, qui faisait la une du Nouvel Observateur en janvier 2004, "L'Amérique qu'on aime" et qui, pour illustration en couverture, montrait la tête de Michael Moore remplaçant celle de la Statue de la Liberté. L'autre, un article de Charles Krauthammer, paru en septembre 2003 dans Time Magazine, au moment de l'anniversaire du 11 septembre dans lequel l'éditorialiste expliquait que l'Amérique que les anti-américains "aiment" est l'Amérique à genoux… La phrase célèbre de Colombani dans
Le Monde, "Nous sommes tous Américains", n'a pas duré longtemps. Le Nouvel Observateur est un repère d'anti-américains et d'étatistes notoires. Ils sont allés très loin, comme la revue
Marianne, vraiment ça atteint l'apogée de l'anti-américanisme et de l'hystérie anti-Bush. Je voudrais dire aussi qu'il y a un anti-américanisme très virulent contre le président Bush, il y a une espèce d'hystérie qui s'est déclenchée avant les élections de 2004. On peut ne pas être d'accord avec lui, on peut le critiquer, avec des arguments, à bien des aspects, moi aussi je l'ai fait, mais ce qu'on dit sur lui, quoi qu'il fasse, c'est vraiment l'hystérie.
Marianne, Le Nouvel Observateur, et même d'autres journaux, font cela. Et j'ai compris dans un des éditoriaux de Denis Jeambar de
L'Express : ils étaient d'une certaine façon obligés de le faire. Il a fait un éditorial après les élections, disant "il ne faut pas croire que nous avons fait des numéros anti-Bush, mais c'est un peu l'actualité", donc ils l'ont quand même fait alors que lui dans ses livres est très modéré et souvent d'accord avec le président américain.
Pouvez-vous nous présenter Notre Amérique ? Notre Amérique est une revue qui vient d'être lancée par l'iFRAP, par Bernard Zimmern, c'est une revue qui essaie de combler le vide dont je viens de parler sur l'information sur les Etats-Unis. On prend des informations vraies sur les Etats-Unis, des informations qu'on ne trouve pas ailleurs, ou qu'on trouve mais qui sont déformées. Elle a un aspect de lettre d'information, par manque de moyens. Mais ce n'est qu'un début. Nous sommes déjà à quelques centaines d'abonnés, avant même le premier numéro. Cela montre un peu l'envie des gens d'avoir de l'information. Quelques exemples, on parle des écoutes téléphoniques critiquées dans les médias français alors que tout à fait légales, on parle de Guantanamo et du statut des prisonniers – qui ne sont pas des soldats, ni des individus comme vous et moi, ce sont des terroristes apatrides –, des syndicats aux Etats-Unis. Ce sont des articles assez courts, essayant de montrer la vraie information sur les Etats-Unis. On va commencer comme bi-mensuel et on va essayer de devenir la revue de référence sur les Etats-Unis. Propos recueillis le 11 juillet
2006 par Carine Martinez,
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